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Hokusai, une vie entièrement vouée au dessin

Katsushika Hokusai naît le 31 octobre 1760 dans les faubourgs d'Edo (l'actuelle Tokyo), dans l'ancien district de Katsushika dont il tirera plus tard l'un de ses nombreux noms. Ses origines familiales restent floues : selon la tradition, l'enfant prénommé alors Tokitaro aurait été adopté par un fabricant de miroirs travaillant pour la cour du shogun, mais certains historiens penchent plutôt pour une naissance illégitime, ce qui expliquerait qu'il n'ait jamais appris le métier de son père adoptif. Quant à ses origines maternelles, elles renverraient à une descendante d'une figure secondaire de la célèbre légende des quarante-sept ronin ( un thème que Hokusai illustrera pourtant lui-même à plusieurs reprises à partir de 1790), contredisant les anecdotes qui le disaient réticent à l'aborder.


Adolescent, le jeune garçon (devenu Tetsuzo) travaille d'abord comme commis dans une bibliothèque, où il apprend à déchiffrer les caractères chinois et se familiarise avec la littérature classique japonaise. Vers quatorze ans, il entre en apprentissage chez un graveur sur bois et se distingue rapidement : dès 1775, on lui confie la gravure des planches d'un livre pour l'éditeur Unchusha Sancho. Cette expérience de graveur laissera une empreinte durable sur son travail futur, lui donnant une maîtrise technique qui lui permettra plus tard de dialoguer d'égal à égal avec les éditeurs et les artisans qui reproduisaient ses dessins.


La période Shunro (1778-1794) : la formation chez les Katsukawa



En 1778, Hokusai intègre l'atelier prestigieux de Katsukawa Shunsho, l'un des grands maîtres de l'ukiyo-e (« images du monde flottant »), ce courant artistique consacré aux plaisirs et aux figures emblématiques de la vie urbaine : belles femmes, acteurs de kabuki, scènes de la vie quotidienne, paysages célèbres. Un an après son arrivée, il reçoit l'autorisation de signer sous le nom de Shunro, marque de la reconnaissance de son maître.

Son premier livre illustré connu, La Colline des amants de Meguro (1780), révèle un artiste encore jeune et parfois maladroit dans l'articulation entre texte et image, mais déjà habité par une réelle vitalité graphique. Au fil des années, la disparition ou l'éloignement de plusieurs élèves brillants de l'atelier (départ, décès, paralysie) conduit Hokusai à assumer des commandes de plus en plus exigeantes. Ses portraits d'acteurs de kabuki de cette période, comme ceux de 1791, restent fidèles aux codes stylistiques de l'école Katsukawa : poses figées, expressions accentuées, décors dépouillés de tout détail naturaliste.

C'est aussi à cette époque que Hokusai découvre les estampes en perspective inspirées des règles occidentales du point de fuite, grâce aux travaux de Toyoharu, fondateur de l'école Utagawa. Une anecdote de cette période illustre déjà son caractère bien trempé : sollicité par un capitaine hollandais pour livrer deux peintures à prix cassé, l'artiste refuse catégoriquement, préférant, selon ses propres mots rapportés, la pauvreté à l'idée qu'un étranger puisse le voir revenir sur sa parole.


Vers 1790, ses liens se resserrent avec des cercles de poètes spécialisés dans le kyoka ("poèmes fous"), qui lui sont présentés par le grand éditeur Tsutaya Jusaburo (celui-là même qui fera aussi la renommée d'Utamaro et de Sharaku.). Cette rencontre l'oriente vers la production de surimono (cartes de vœux) et d'e-goyomi (calendriers illustrés), des pièces de commande raffinées, réalisées en tirage limité, qui occuperont une place croissante dans son travail. Vers l'âge de trente ans, à la suite d'un différend avec un condisciple, Hokusai quitte définitivement l'atelier de Shunsho, alors qu'une brillante carrière l'y attendait.


En quinze ans sous le nom de Shunro, il produit environ deux cent trente estampes en couleurs, plusieurs dizaines de livres illustrés et de nombreuses peintures : une production déjà considérable, nourrie par l'influence de Shunsho mais aussi par celle d'autres grandes figures de l'ukiyo-e comme Kiyonaga.




La période Sori (1794-1798) : vers un style plus personnel




À la fin de 1794, après son départ de l'école Katsukawa, Hokusai adopte le nom de Sori, en lien avec l'école du même nom fondée par Tawaraya Sori, elle-même héritière du style pictural japonais (yamato-e) illustré par le peintre Sotatsu. La même année, sa première épouse meurt, le laissant avec trois jeunes enfants ; il se remariera peu après.

Sous ce nouveau nom, ses figures féminines s'allongent, se font plus graciles, se rapprochant du style d'Utamaro. Sa production de surimono atteint un raffinement inédit : compositions élégantes, matériaux précieux comme la poudre d'or ou le mica, atmosphère plus intime et poétique. C'est aussi à cette période que germent les premiers grands thèmes paysagers qui feront sa gloire : le mont Fuji, les vagues, visibles par exemple dans une estampe de 1797 où l'on retrouve déjà l'influence du peintre Shiba Kokan, qui avait introduit au Japon certains procédés de la peinture occidentale (perspective, clair-obscur) après un séjour à Nagasaki, seul point de contact autorisé avec les Occidentaux.



Devenu chef de son propre atelier, Hokusai se consacre alors davantage à la peinture. Un diptyque de 1798 témoigne de sa maîtrise technique et de l'influence du grand peintre décoratif Ogata Korin. Cette période marque aussi ses contacts, brefs mais réels, avec l'école Kano : une collaboration avortée avec le peintre Kano Yusen, à la suite d'une critique publique formulée par Hokusai, illustre déjà son tempérament indépendant et peu enclin aux compromis.



La période Hokusai (1798-1810) : l'émancipation du genre



En 1798, l'artiste cède le nom de Sori à un élève et fonde sa propre école sous le nom de « Hokusai », en hommage à une divinité bouddhiste associée à l'étoile polaire. Cette période, l'une des plus fécondes de sa carrière, voit ses personnages féminins gagner en grâce et en expressivité, tandis que le paysage commence à s'imposer comme sujet à part entière, et non plus comme simple arrière-plan.


C'est aussi durant ces années que Hokusai développe son goût pour la mise en scène spectaculaire de son art. Deux épisodes de 1804 sont restés célèbres : la réalisation, devant un large public, d'un gigantesque portrait du patriarche bouddhiste Daruma peint au balai sur plus de deux cents mètres carrés de papier ; et un concours de peinture face au peintre Tani Buncho, organisé en présence du shogun, où Hokusai improvise avec un coq dont il trempe les pattes dans l'encre rouge pour évoquer des feuilles d'érable emportées par le courant, prouesse qui lui vaut la victoire.


Cette même décennie, il illustre le grand classique chinois Contes du bord de l'eau, dans une collaboration tumultueuse avec l'écrivain Kyokutei Bakin, avant que les deux hommes, aux caractères également difficiles, ne se séparent.



La période Taito (1810-1820) et la naissance de la Manga



Entre 1810 et 1820, l'artiste signe sous le nom de Taito, référence à une étoile de la Petite Ourse ( signe, une fois encore, de sa passion pour l'astronomie). C'est en 1812, lors d'un séjour à Nagoya chez un mécène, que naît le projet de son œuvre la plus ambitieuse : la Manga, vaste encyclopédie graphique en quinze volumes publiés entre 1814 et 1878 (les derniers après sa mort). Conçue à l'origine dans un but pédagogique, cette somme de croquis « spontanés » offre un panorama complet de son talent et de sa vision du monde : un véritable miroir de la société japonaise de son temps.



Il publie également plusieurs manuels de dessin, comme le Dictionnaire visuel des folies d'Ono (1810) ou la Leçon rapide de dessin abrégé (1812-1814), où il enseigne la construction d'images complexes à partir de formes géométriques simples. C'est aussi durant cette décennie que Hokusai produit certaines de ses estampes érotiques (shunga) les plus célèbres, notamment Jeune Fille plongeant ravie par les pieuvres (1814), qui frappera fortement les esprits européens lors de sa découverte à la fin du XIXe siècle.


Malgré sa notoriété grandissante, l'artiste vit alors dans des conditions matérielles précaires, sa production en série constituant l'essentiel de ses revenus.



La période Iitsu (1820-1834) : l'apogée du paysage



À l'aube de ses soixante ans, âge marquant, dans la tradition japonaise, la fin d'un cycle du zodiaque, Hokusai adopte le nom de Iitsu et amorce la période la plus glorieuse de sa carrière. Après quelques années plus calmes, consacrées notamment à des séries de surimono raffinées sur les thèmes des coquillages et des chevaux, il se relance dans une production intense : manuels de motifs décoratifs, album de croquis exécutés d'un seul geste de pinceau, peintures animalières empreintes d'un anthropomorphisme de plus en plus marqué.



C'est en 1830 que paraissent les désormais célébrissimes Trente-Six Vues du mont Fuji, dont la version définitive comptera quarante-six estampes. Conçue au départ pour n'utiliser que le bleu de Prusse, tout juste importé au Japon, la série doit son succès à la sublimation du mont Fuji, sommet emblématique du pays. Elle contient l'œuvre la plus célèbre de tout l'art japonais : Sous la vague au large de Kanagawa, dite « La Grande Vague », dont la puissance graphique et la simplicité de composition en ont fait un symbole universel (au point d'avoir directement inspiré les peintres impressionnistes européens quelques décennies plus tard.)


Les années suivantes voient se multiplier les grandes séries : Mille Images de la mer (scènes de pêcheurs), Miroir de la poésie chinoise et japonaise (considérée par certains comme son véritable chef-d'œuvre), Voyage autour des cascades du Japon, Vues pittoresques des ponts de diverses provinces, ou encore les séries de Grandes Fleurs et Petites Fleurs, dans lesquelles l'artiste, fidèle à sa vision bouddhiste du monde, insuffle une véritable âme aux éléments naturels qu'il représente.



La période Manji (1834-1849) : le vieil homme fou de peinture




En 1834, à soixante-quinze ans, Hokusai adopte son dernier nom, Manji, d'origine bouddhique, qu'il conservera jusqu'à sa mort. Cette période s'ouvre avec la publication des Cent Vues du mont Fuji, considérées par de nombreux spécialistes comme son sommet artistique, notamment pour la subtilité de leurs seuls tons de gris et de noir. C'est dans la préface de ce livre que Hokusai livre son texte autobiographique le plus célèbre, où il explique avoir commencé à dessiner dès l'âge de six ans, considère que rien de ce qu'il a produit avant soixante-dix ans ne mérite vraiment d'attention, et exprime sa conviction que son art continuera de progresser jusqu'à l'extrême vieillesse : un texte signé « Manji, le vieil homme fou de peinture ».


Les quinze dernières années de sa vie sont pourtant marquées par de grandes difficultés : misère chronique, dettes de son petit-fils dont il tente de fuir les créanciers en s'installant hors d'Edo, famine qui ravage le pays en 1837, puis incendie de sa maison en 1839 qui détruit une grande partie de ses œuvres accumulées (seuls ses pinceaux seront sauvés.)



Malgré cela, il continue de produire : séries de guerriers légendaires, dessins quotidiens de lions chinois qu'il considère comme des « exorcismes », peintures tardives comme Vieux Tigre dans la neige. Peu avant sa mort, il achève un dernier grand ouvrage, le Manuel illustré des couleurs (1848), destiné aux jeunes artistes, où il dévoile les secrets techniques de son métier.

Hokusai meurt en 1849, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, laissant une œuvre d'une richesse quasiment sans équivalent dans l'histoire de l'art japonais.



Le rayonnement de Hokusai en Europe



La seconde moitié du XIXe siècle voit naître en Europe le mouvement impressionniste, porté par des artistes en rupture avec l'académisme dominant. La découverte de l'art japonais, et de Hokusai en particulier, joue un rôle déterminant dans cette évolution : aplats de couleur, suppression du clair-obscur classique, tons vifs, compositions inédites, autant d'éléments qui vont nourrir le travail de toute une génération de peintres.

Edgar Degas rendra un hommage marquant à l'artiste japonais, le comparant à un continent entier à lui seul. Claude Monet se considérait comme son disciple direct, au point que l'un de ses tableaux fut surnommé par Renoir « Le Japonais aux petits drapeaux » en référence à une composition de Hokusai. Vincent Van Gogh, grand collectionneur d'estampes japonaises, voyait dans le Japon un idéal esthétique et lumineux qui influença durablement sa perception de la couleur. Henri de Toulouse-Lautrec, féru de gravure japonaise, en reprit certains codes graphiques dans ses célèbres affiches. Le céramiste Félix Bracquemond intégra dès les années 1860 des motifs tirés de la Manga dans ses créations, notamment le fameux service de table dit « Service Rousseau ».


Ce phénomène, connu sous le nom de « japonisme », se diffusa dans toute la société occidentale à partir de l'ouverture du Japon aux échanges internationaux en 1868, avant d'être consacré par des ouvrages spécialisés dont la monographie qu'Edmond de Goncourt consacra à Hokusai en 1896. C'est ainsi que le « vieil homme fou de peinture » devint, à titre posthume, l'un des artistes les plus universellement admirés de l'histoire de l'art.



Bibliographie

Hokusai. Vie d'artiste, Paris, Éditions Gründ

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