Le tissage de Chichibu (秩父) : une tradition textile au cœur des montagnes
Aujourd'hui, on vous fait découvrir un autre article tiré du numéro de 1980 du magazine touristique RuruBu (るるぶ).
Une région façonnée par la soie
Chichibu (秩父) est une ville nichée dans un bassin montagneux de la préfecture de Saitama (埼玉県), au nord-ouest de Tokyo. Le relief accidenté de la région ne permettait guère la riziculture : les habitants se sont donc tournés, dès une époque ancienne, vers la sériciculture (養蚕, yōsan, l'élevage de vers à soie) comme principal moyen de subsistance. Cette contrainte géographique explique pourquoi le tissage (織物, orimono) est devenu, avec l'élevage du ver à soie, l'activité économique structurante de toute la région, au point que le reportage original évoque un « chemin de la soie » (絹の道) doublant le chemin de pèlerinage historique de Chichibu.
Selon la légende fondatrice rapportée par le sanctuaire Chichibu-jinja (秩父神社), ce serait Chichibu Hikonomikoto (知々夫彦命), gouverneur envoyé dans la région à l'époque de l'empereur Sujin (崇神天皇), qui aurait introduit les techniques de sériciculture et de tissage : une tradition que confirment plusieurs sources contemporaines sur l'artisanat local.
Du tsumugi blanc au meisen rayé
À l'origine, le tissu de Chichibu (秩父紬, Chichibu-tsumugi) était une étoffe unie et blanche, tissée à partir de soie de bonne qualité. Elle était appréciée jusqu'à Kyōto, où on la teignait ou on l'utilisait telle quelle comme doublure (秩父裏, Chichibu-ura).
L'évolution vers le tissu rayé aujourd'hui associé à la région : le meisen de Chichibu (秩父銘仙, Chichibu-meisen), tient à un accident de l'Histoire économique plutôt qu'à un choix esthétique initial. Avec l'ouverture du port de Yokohama à la fin de l'époque d'Edo, le fil de soie brut de haute qualité produit à Chichibu est massivement exporté ; il ne reste sur place que des fils de rebut (déchets de cocons, fils invendables). C'est en cherchant à tirer parti de ces fils restants que les tisserands locaux développent un tissage épais et robuste, teint avant tissage (先染め, sakizome), donnant naissance aux motifs rayés caractéristiques, parfois appelés Chichibu-jima (秩父縞).
Les sources consultées en ligne confirment et précisent ce récit : le meisen se serait développé dès l'époque d'Edo, avec un tournant décisif en 1908 (41ᵉ année de Meiji), lorsque Chichibu met au point et fait breveter une technique de teinture par impression appelée hogushi-nassen (解し捺染 / ほぐし捺染, littéralement « teinture-impression défaite »). Le principe : teindre les fils de chaîne (経糸, tateito) au pochoir avant le tissage définitif, puis retirer les fils de bâti utilisés provisoirement : d'où le nom « ori » de « défaire » (ほぐす).
Ce procédé permet des motifs complexes tout en conservant un tissu réversible : l'envers porte le même dessin que l'endroit, ce qui permettait de retourner le kimono en cas d'usure : un argument de durabilité qui explique la popularité du meisen auprès des gens du peuple.
Le meisen de Chichibu connaît son âge d'or dans les années 1920-1930 (fin Taishō, début Shōwa), période où il se diffuse largement avec l'essor du kimono prêt-à-porter. Parmi les grands centres producteurs de meisen figuraient également Isesaki, Ashikaga, Kiryū et Hachiōji ; Chichibu est aujourd'hui la seule région à avoir maintenu cette production en continu, et la technique y est reconnue comme artisanat traditionnel désigné par le ministère japonais de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie.
Le témoignage d'un tisserand : l'atelier Henmi
Le reportage original donne la parole à un tisserand de Chichibu, M. Henmi Tadashige (逸見忠重), dont l'atelier perpétue la tradition. Il y propose une étymologie personnelle du mot meisen (銘仙) : « mei » (銘) désignerait quelque chose de renommé et de qualité supérieure, tandis que « sen » (仙) le caractère de l'ermite immortel (仙人, sennin) qui évoquerait les montagnes profondes ; le mot signifierait ainsi, selon lui, « un produit remarquable, fabriqué dans une région reculée de montagne ». Cette explication reste présentée comme une interprétation personnelle dans le texte d'origine, et nous n'avons pas trouvé de confirmation de cette étymologie dans les sources consultées (à prendre donc comme un témoignage oral plutôt qu'une donnée établie.)
M. Henmi souligne aussi deux qualités qui définissent, selon lui, le meisen de Chichibu : sa grande robustesse, et le fait qu'il puisse se porter aussi bien à l'endroit qu'à l'envers, grâce à la teinture préalable des fils qui reproduit le motif des deux côtés du tissu.
La teinture par impression : l'atelier Fukazawa
Le reportage évoque également l'atelier de teinture Fukazawa (深沢捺染工場), qui perpétue la technique de la hogushi-nassen mise au point au début de l'ère Taishō, tout en intégrant des motifs contemporains (le texte cite même une inspiration Pierre Cardin dans certains dessins.) Ce mélange entre technique ancienne et esthétique moderne est présenté comme révélateur d'un trait de caractère régional : un attachement obstiné à la tradition, conjugué à une ouverture aux formes nouvelles.
Un textile né de la pauvreté et de la révolte
L'article relie explicitement l'histoire du tissage de Chichibu à l'histoire sociale de la région. Dans les années 1880 (ère Meiji), la quasi-totalité des foyers paysans de Chichibu pratiquait le tissage comme activité secondaire indispensable, faute de terres suffisantes pour l'autosuffisance alimentaire. C'est dans ce contexte de dépendance à l'économie textile et d'endettement paysan qu'éclate, en novembre 1884, l'incident de Chichibu (秩父事件, Chichibu jiken) : un soulèvement paysan de grande ampleur (les estimations varient de 5 000 à plus de 10 000 participants selon les sources), réprimé avec une sévérité particulière par le gouvernement de Meiji, et aujourd'hui rattaché par les historiens au mouvement pour la liberté et les droits du peuple (自由民権運動, jiyū minken undō). Les sources en ligne confirment ce lien entre système de métayage, réforme fiscale de 1873, endettement des tisserands-paysans et déclenchement de la révolte.
Bibliographie
Nozawa Kōichi, « Presence and prospects of textile industry in Chichibu and Chichibu-Meisen Museum », Journal of the Silk Science and Technology Association of Japan, vol. 29, p. 13-21, 2021. https://www.jstage.jst.go.jp/article/silk/29/0/29_13/_pdf/-char/ja
« 秩父銘仙 CHICHIBU-MEISEN (WEAVING) », Aoyama Square — Japan Traditional Crafts. https://www.youtube.com/watch?v=kLj19a1DPiY
« Chichibu Meisen Textiles », KOGEI JAPAN. https://kogeijapan.com/locale/en_US/chichibumeisen/
« 秩父銘仙 », Maizuru Studio (舞鶴工房). https://www.maizuru-kobo.work/p/00003
« Meisen (textile) », Wikipédia (anglais). https://en.wikipedia.org/wiki/Meisen_(textile)
« Incident de Chichibu », Wikipédia (français). https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_de_Chichibu
« Chichibu incident », Wikipédia (anglais). https://en.wikipedia.org/wiki/Chichibu_incident
« Chichibu District, Saitama », Wikipédia (anglais) — pour les origines légendaires du sanctuaire Chichibu-jinja. https://en.wikipedia.org/wiki/Chichibu_District,_Saitama
Précision de l'association : nous ne sommes pas des professionnels de la traduction ni du japonais. Ce texte a été réalisé avec beaucoup d'attention et de soin à partir de la lecture de cet article du magazine RuruBu (1980), mais des coquilles, approximations ou erreurs de lecture peuvent malgré tout subsister, notamment sur certains noms propres ou tournures de phrase. Nous partageons ce travail du mieux que nous pouvons, avec plaisir, et restons ouverts à toute correction.

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