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Les tatouages et les Japonais (イレズミと日本人)

Introduction:


Le tatouage, pratique universelle inscrite dans l’histoire de l’humanité, a pris au Japon une signification singulière, oscillant entre art raffiné, marque d’infamie et expression de marginalité. Cette ambivalence, qui traverse plusieurs siècles d’histoire, en fait un objet d’étude privilégié pour comprendre les tensions entre esthétique, société et pouvoir. En effet, le tatouage japonais, couramment désigné par le terme irezumi (入れ墨, littéralement « encrer dans la peau »), s’est constitué à la fois comme un art profondément enraciné dans la culture visuelle de l’archipel et comme une pratique stigmatisée par l’ordre social et juridique.


Alors que l’imaginaire collectif occidental associe souvent le tatouage japonais aux yakuza, cette vision réductrice occulte la richesse et la complexité de cette pratique. L’irezumi ne saurait se limiter à un signe de criminalité : il est le fruit d’un long processus historique, artistique et anthropologique, qui mérite une analyse approfondie.


Dans son ouvrage Les tatouages et les Japonais (イレズミと日本人), publié en 2016 aux éditions Heibonsha, l’anthropologue Yamamoto Yoshimi propose un regard renouvelé sur cette pratique. Docteure en sciences humaines, professeure à l’Université de Tsuru et spécialiste des cultures corporelles, Yamamoto-san mène depuis les années 1990 des recherches sur le tatouage au Japon, à Okinawa et à Taïwan. Son enquête, fondée sur des archives, des témoignages et des observations de terrain, montre que le tatouage japonais constitue un objet d’étude privilégié pour comprendre les rapports de pouvoir, les hiérarchies sociales, les normes esthétiques et les résistances culturelles.


L’ouvrage de Yamamoto prend pour point de départ l’évolution des débats sociaux et juridiques liés au tatouage au Japon. Elle rappelle notamment l’affaire retentissante de 2012, où la municipalité d’Osaka, sous l’impulsion du maire Tōru Hashimoto, lança une enquête de grande ampleur sur les fonctionnaires tatoués, contraignant plus de 33 000 employés à répondre à un questionnaire. Cette mesure, qui aboutit à des sanctions, suscita une vive polémique et des procès, révélant la persistance d’un stigmate profondément ancré dans la société japonaise. Yamamoto analyse également la situation paradoxale des tatoueurs, parfois poursuivis pour « exercice illégal de la médecine », dans un flou juridique qui illustre

les ambiguïtés de l’État vis-à-vis de cette pratique.


Mais le livre ne se limite pas aux aspects contemporains : il s’inscrit dans une perspective historique longue, reliant le tatouage pénal de l’époque d’Edo aux fresques héroïques inspirées des estampes ukiyoe, jusqu’à la criminalisation de Meiji et à la marginalisation des tatoués au XXᵉ siècle. Il explore aussi les perceptions esthétiques liées à l’irezumi, en convoquant des références majeures de la culture japonaise, comme l’essai In’ei Raisan (Éloge de l’ombre) de Jun’ichirō Tanizaki (1933), où la beauté réside dans la retenue, l’ombre et le non-dit. De cette sensibilité découle une esthétique propre au tatouage japonais : la douleur endurée en silence, la pudeur du motif dissimulé sous le vêtement, le contraste entre l’intimité du secret et l’éclat du dévoilement.


D’un point de vue anthropologique, le tatouage au Japon doit être envisagé comme un miroir des rapports sociaux. Tantôt valorisé comme un signe de courage (notamment chez les pompiers d’Edo), tantôt instrument de répression (marques pénales), tantôt revendiqué comme emblème d’appartenance (chez les yakuza), il témoigne des dynamiques contradictoires qui traversent la société japonaise. L’étude du tatouage révèle également la manière dont l’archipel a négocié son rapport à la modernité et à l’Occident : interdiction en 1872 pour se conformer aux standards internationaux, mais fascination exercée sur les visiteurs étrangers, au point que les archives diplomatiques mentionnent l’organisation

de séances de tatouage pour des invités prestigieux.





Enfin, le tatouage contemporain ouvre de nouveaux débats. Dans un Japon où la majorité de la population n’est pas tatouée, les réactions oscillent encore entre admiration et rejet. Certaines préfectures encadrent strictement la pratique, en particulier chez les mineurs, tandis que les jeunes générations explorent le tatouage comme mode d’expression personnelle. En Occident, à l’inverse, le tatouage japonais est célébré comme un art à part entière, suscitant la surprise des visiteurs qui s’étonnent qu’une telle beauté soit cachée ou marginalisée dans son pays d’origine.


C’est à l’articulation de ces tensions que se situe le présent travail. Il s’agira d’examiner l’histoire et l’évolution du tatouage au Japon, en suivant une démarche historique, esthétique et anthropologique, en prenant appui sur les analyses de Yamamoto Yoshimi. L’objectif est de comprendre comment l’irezumi est devenu à la fois un chef-d’œuvre de l’art corporel mondial et un stigmate social persistant.



II. Les origines et fonctions premières du tatouage au Japon

1. Les traces archéologiques et les premiers témoignages


L’histoire du tatouage au Japon ne se réduit pas à l’époque d’Edo ni à l’imaginaire des yakuza : elle plonge ses racines dans une temporalité bien plus ancienne. Les archéologues ont mis en évidence des indices d’ornementations corporelles datant de la préhistoire japonaise. Sur certaines figurines en argile de la période Jōmon (vers 10 000 – 300 av. J.-C.), on distingue des motifs gravés qui pourraient représenter des scarifications ou des tatouages. Si l’interprétation reste débattue, de nombreux spécialistes considèrent qu’il s’agissait de marques rituelles associées à la fertilité, à la protection ou au statut social.


Les premières sources écrites mentionnant explicitement le tatouage apparaissent dans les chroniques chinoises Wei Zhi Wa Ren Zhen (魏志倭人传), ou Traitée des peuples Wa, inclus dans le Wei Zhi (魏志), une section des Trois Histoires (San Guo Zhi 三国志) compilée par Chen Shou (陈寿) au IIIe siècle, entre 280 et 297. Ce texte décrit les habitants de l’archipel (appelés « Wa » ) comme des populations qui « se peignent et se tatouent le corps ». Selon ce texte, les tatouages avaient à la fois une fonction esthétique et une fonction protectrice : ils permettaient de se distinguer et de se prémunir des créatures marines lors de la pêche. Ces témoignages suggèrent donc que le tatouage faisait partie intégrante des pratiques culturelles anciennes de l’archipel, bien avant son association ultérieure à la criminalité.



2. Le tatouage comme marque rituelle et spirituelle


Dans de nombreuses sociétés anciennes, le tatouage constituait un rite de passage, une marque d’appartenance à une communauté ou une offrande symbolique aux divinités. Le Japon ne fait pas exception. Certaines hypothèses avancent que les tatouages étaient liés aux cultes animistes du shinto, en tant que protection contre les esprits (kami) ou comme symbole de dévotion.



Les parallèles avec Okinawa et les îles Ryūkyū, étudiés par Yamamoto Yoshimi, renforcent cette interprétation. Dans ces régions méridionales, les femmes pratiquaient jusqu’au XXᵉ siècle des tatouages spécifiques aux mains, appelés hajichi (ハジチ). En ce qui concerne les Aïnous de Hokkaido, des missionnaires russes du XVIIe siècle ont fait état de la coutume des tatouages. Les femmes Aïnous de Hokkaido se tatouaient elles se tatouaient autour des lèvres et parfois au niveau des sourcils.




Leur interdiction par les autorités japonaises au cours de l’ère Meiji témoigne de la volonté de l’État moderne d’effacer des pratiques considérées comme « archaïques » ou « barbares ». Le fait que des pratiques similaires existaient dans plusieurs régions de l’archipel suggère que l’irezumi avait, à l’origine, une signification rituelle et religieuse bien plus large que celle qui sera imposée par les systèmes juridiques ultérieurs.


3. La fonction punitive : du marquage corporel au stigmate


À partir de l’époque Yayoi (300 av. J.-C. – 300 apr. J.-C.), et plus encore au cours des siècles suivants, le tatouage change progressivement de fonction. Les sources japonaises et chinoises signalent qu’il devient, dans certaines régions, un moyen de sanctionner les criminels.


Ce marquage corporel à visée punitive se développe particulièrement à l’époque d’Edo (1603–1868), lorsque le shogunat Tokugawa met en place un système judiciaire strict. Au lieu d’emprisonner systématiquement les condamnés, on choisit de marquer à vie leur corps pour signaler leur faute. Les tatouages punitif étaient appliqués sur le visage, les bras ou les mains, de manière visible et indélébile.


Ces marques variaient selon les régions. Dans le Kansai, on tatouait des lignes ou des croix sur le bras ; dans le Kantō, des symboles géométriques apparaissaient sur le front. Le criminel devenait ainsi immédiatement identifiable, rejeté par la société et contraint de porter en permanence le signe de son infamie. Cette fonction punitive transformait le tatouage en un instrument de contrôle social, un stigmate qui allait durablement marquer la perception japonaise de l’irezumi.





Ce basculement illustre ce que Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), a montré pour l’Occident : l’usage du corps comme support de la peine, où la marque corporelle devient un langage de la sanction. Au Japon, cette pratique contribua à faire du tatouage un signe négatif, associé au crime et à la marginalité, alors même que ses origines spirituelles et esthétiques étaient encore vivantes dans certaines communautés.


4. L’ambivalence des perceptions : entre infamie et bravoure


Malgré son utilisation punitive, le tatouage ne s’est pas limité à cette signification. Dans les grandes villes d’Edo, notamment, une culture populaire urbaine s’est développée autour du tatouage ornemental (horimono). Les artisans, ouvriers et surtout les pompiers (hikeshi) adoptèrent l’irezumi comme signe de bravoure. Les vastes fresques corporelles, souvent inspirées des estampes ukiyo-e et des récits héroïques comme le Suikoden, représentaient des guerriers mythiques, des divinités protectrices, des dragons ou des vagues.


Alors que l’État cherchait à réduire le tatouage à un stigmate, les classes populaires en firent une esthétique de résistance et de fierté. Ce double usage : punitif d’un côté, esthétique et héroïque de l’autre, nourrit l’ambivalence qui persiste encore aujourd’hui.


Les pompiers, figures respectées de l’époque d’Edo, couvraient leur corps de tatouages pour se protéger symboliquement du feu et pour montrer leur courage face au danger. Le tatouage devenait ainsi une seconde peau, une armure invisible. C’est cet héritage populaire qui donnera naissance aux grands styles classiques de l’irezumi, que l’on associe aujourd’hui au Japon.



5. Héritages et prolongements


L’époque Edo apparaît donc comme un moment charnière. Le tatouage, d’une part, fut instrumentalisé par l’autorité comme marque punitive, produisant une stigmatisation durable. Mais, d’autre part, il fut adopté par les classes populaires comme expression de courage, de solidarité et de beauté corporelle.


Cette dualité historique explique pourquoi, encore aujourd’hui, l’irezumi suscite des sentiments contradictoires au Japon : admiration pour l’art et rejet lié à la mémoire du stigmate. L’héritage des tatouages punitifs a laissé une empreinte profonde, tandis que la tradition des tatouages a nourri la culture visuelle et inspiré des générations de maîtres tatoueurs.


III. L’ère Meiji et la criminalisation du tatouage (XIXᵉ – début XXᵉ siècle)

1. Contexte : modernisation et occidentalisation du Japon


En 1868, la restauration de Meiji marque un tournant fondamental dans l’histoire japonaise. Après plus de deux siècles de gouvernement Tokugawa et d’isolement relatif, le Japon s’ouvre au monde, contraint par la pression des puissances occidentales et animé par une volonté interne de rattrapage. L’État impérial entreprend une politique de modernisation rapide : réforme de l’armée, industrialisation, centralisation administrative, adoption de systèmes juridiques et éducatifs inspirés de l’Occident.


Dans ce vaste projet, les autorités cherchent à transformer non seulement les institutions, mais aussi les représentations culturelles et corporelles. Le corps japonais doit devenir le reflet de la modernité, « civilisé » aux yeux des puissances européennes. Le tatouage, profondément ancré dans la culture populaire d’Edo, apparaît alors comme un obstacle à cette modernisation.


Les élites politiques considèrent que l’irezumi véhicule une image « barbare » et « arriérée »,

incompatible avec les ambitions du nouvel État-nation. Cette perception n’est pas isolée : dans de nombreuses sociétés en voie de modernisation, les pratiques corporelles traditionnelles (scarifications, tatouages, piercings rituels) ont été rejetées comme signes de primitivisme. Au Japon, ce rejet s’accompagne d’une politique de répression systématique.


2. L’interdiction légale de 1872


En 1872, le gouvernement Meiji promulgue une interdiction formelle du tatouage. Cette loi s’inscrit dans une série de réformes visant à remodeler l’image internationale du pays. La pratique de l’irezumi est désormais considérée comme une offense à la morale publique et un frein aux relations diplomatiques.


Cette interdiction répondait à deux préoccupations principales :

La perception extérieure : les diplomates et voyageurs occidentaux associaient le tatouage japonais à la criminalité et à la barbarie. Pour gagner en respectabilité internationale, le Japon devait montrer qu’il s’était débarrassé de ces « coutumes primitives ».

Le contrôle intérieur : en supprimant une pratique populaire et identitaire, l’État central

consolidait son pouvoir sur les classes urbaines et marginalisait les groupes considérés comme potentiellement subversifs.


Le tatouage devient donc clandestin. Les maîtres tatoueurs, qui avaient prospéré à Edo en travaillant pour des artisans, des ouvriers et des pompiers, sont contraints d’exercer dans la discrétion. L’irezumi se transforme en un art de l’ombre, pratiqué en marge des normes officielles. Paradoxalement, au même moment, certains étrangers s’enthousiasment pour l’art du tatouage japonais. Des voyageurs occidentaux, fascinés par l’esthétique raffinée des motifs inspirés de l’ukiyo-e, se font tatouer par des maîtres japonais. Des personnalités comme le duc d’York (futur roi George V d’Angleterre) ou le prince russe Nicolas (futur Nicolas II) ont reçu des tatouages lors de leurs voyages au Japon. Ces anecdotes alimentent en Europe une fascination pour l’irezumi, perçu comme un art mystérieux et raffiné, alors qu’il est interdit pour les Japonais eux-mêmes.


4. La persistance des maîtres tatoueurs


Malgré l’interdiction, l’art du tatouage ne disparaît pas. Les maîtres tatoueurs (horishi) continuent de pratiquer dans la clandestinité, souvent en adaptant leurs méthodes pour échapper aux autorités. Leurs ateliers se déplacent dans des lieux discrets, et le bouche-à-oreille devient essentiel pour recruter des clients.


C’est à cette époque que se perfectionne la technique du tatouage à la main (tebori), qui permet une précision et une richesse de détails uniques. Les motifs classiques dragons, tigres, carpes, guerriers, vagues, fleurs de cerisier se diffusent et s’enrichissent, donnant à l’irezumi sa signature esthétique encore reconnaissable aujourd’hui.


Le tatouage, devenu clandestin, acquiert une dimension de loyauté et de solidarité. Se faire tatouer n’est plus seulement une question de beauté ou de bravoure : c’est un acte de défi face à l’ordre établi, une preuve d’attachement à une identité marginale.


5. L’association progressive avec les milieux criminels


L’interdiction légale contribue à associer durablement le tatouage à la criminalité. Privée de reconnaissance publique, la pratique trouve refuge dans des réseaux parallèles, notamment parmi les bakuto (joueurs) et les tekiya (colporteurs), ancêtres des organisations criminelles modernes connues sous le nom de yakuza.


La période Meiji établit donc les bases du stigmate qui marque encore aujourd’hui l’irezumi. En criminalisant une pratique autrefois répandue, l’État a contribué à la reléguer dans les marges sociales et à la lier à la criminalité organisée.


Ce stigmate s’exprime par des discriminations concrètes. Dès la fin du XIXᵉ siècle, les personnes tatouées sont exclues de certains emplois, interdites d’accès aux bains publics (onsen) et considérées comme indignes de participer pleinement à la société moderne. Cette exclusion renforce le caractère identitaire du tatouage, tout en enfermant ses porteurs dans une marginalité imposée.


Le stigmate se double d’une dimension morale. Dans une société en pleine occidentalisation, où les codes vestimentaires et corporels se rapprochent des modèles européens, le corps tatoué devient l’antithèse du corps « civilisé ». Cette dichotomie persistera au XXᵉ siècle, nourrissant des préjugés toujours vivants dans le Japon contemporain.


L’interdiction du tatouage est officiellement levée en 1948, sous l’occupation américaine, mais les stigmates hérités de l’ère Meiji ne disparaissent pas. L’association entre tatouage, criminalité et marginalité reste profondément ancrée dans les mentalités japonaises.


2. L’impact de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation américaine


La Seconde Guerre mondiale et l’occupation américaine (1945–1952) entraînent des transformations significatives. Les tatoueurs sont temporairement plus libres, notamment parce que l’autorité militaire américaine encourage l’expression individuelle et la liberté de culte, mais la perception sociale reste négative. Les tatouages sont toujours associés à la déviance et à la marginalité.


C’est également pendant cette période que certains maîtres tatoueurs commencent à structurer la transmission de leur savoir, formalisant des techniques comme le tebori (tatouage à la main) et codifiant les motifs et compositions traditionnels. Cette structuration contribue à préserver un patrimoine artistique menacé par la marginalisation sociale et la pression légale.


Cependant, même après la levée de l’interdiction officielle en 1948, le tatouage reste largement stigmatisé. Les onsen, piscines publiques et autres lieux collectifs imposent des restrictions sévères. Les porteurs de tatouages, en particulier visibles, subissent des discriminations dans l’emploi et sont fréquemment écartés de certains espaces sociaux.


3. Le rôle des ports et de l’internationalisation du tatouage


Au XXᵉ siècle, les villes portuaires japonaises comme Yokohama, Nagasaki ou Kobe jouent un rôle déterminant dans la diffusion et la pérennisation de l’irezumi. Selon les archives diplomatiques, les organisateurs de voyages pour des invités étrangers prestigieux n’hésitaient pas à solliciter des maîtres tatoueurs pour satisfaire la curiosité ou le désir d’obtenir un tatouage artistique.


Certains tatoueurs japonais s’expatrient également vers Hong Kong, Singapour ou Manille, répondant à une demande continue dans les ports étrangers. Cette internationalisation contribue à la diffusion de l’irezumi, renforçant sa réputation artistique et créant des réseaux de transmission transnationaux.





Bonten Taro et Charly Sheen

Bonten Tarō fut le premier artiste au Japon à introduire la machine à tatouer, après l’avoir découverte lors d’un séjour aux États-Unis.



4. Esthétique de l’ombre : Tanizaki et la subtilité du tatouage


L’esthétique du tatouage japonais trouve un écho dans l’œuvre de Jun’ichirō Tanizaki (1886–1965), notamment dans son essai In’ei Raisan (Éloge de l’ombre, 1933). Tanizaki défend une conception de la beauté fondée sur la discrétion, le jeu de lumière et de pénombre, où la subtilité prime sur l’exposition ostentatoire.


Cette sensibilité se retrouve dans le tatouage japonais. L’irezumi n’est pas conçu pour être toujours visible. Endurer la douleur de l’aiguille dans l’intimité, cacher les motifs sous des vêtements traditionnels, constitue un élément essentiel de sa valeur esthétique et morale. L’exposition partielle ou discrète du tatouage est perçue comme raffinée (waku), tandis que l’affichage ostentatoire est jugé vulgaire (yabo).


Par exemple, chez les maîtres sushi ou certains artisans, les tatouages étaient placés sous les manches des vêtements, visibles seulement par bribes. Cette discrétion transforme le tatouage en objet de curiosité et de désir, où le secret et la révélation deviennent partie intégrante de l’expérience esthétique.



5. La perception sociale et intergénérationnelle


Le XXᵉ siècle voit émerger une divergence générationnelle dans la perception du tatouage. Les personnes âgées, attachées aux valeurs traditionnelles, continuent de considérer le tatouage comme un signe de marginalité ou de criminalité, conformément à l’héritage de Meiji et de l’ère Edo. Les jeunes générations, quant à elles, commencent à explorer l’irezumi comme expression artistique et personnelle, parfois en le dissimulant sous les vêtements, mais avec une intention résolument esthétique.


Cette dualité reflète le processus de réappropriation culturelle : le tatouage cesse progressivement d’être seulement un marqueur de marginalité pour devenir un objet de création, d’identité et de patrimoine. Cependant, la mémoire historique reste présente : les interdictions locales, les restrictions dans les onsen ou les piscines, et la méfiance sociale démontrent que la réhabilitation du tatouage japonais est encore inachevée.


Bibliographie

Ouvrages principaux

1. Yamamoto, Y. (2016). イレズミと日本人 (Les tatouages et les Japonais) : Le tatouage est-il mauvais ? Une histoire méconnue de la culture japonaise gravée dans la peau. Tokyo : Heibonsha Co., Ltd.

2. Biographie de Yamamoto Yoshimi : https://www.nippon.com/fr/authordata/yamamoto-yoshimi/

3. Article de la ville de Osaka : https://japantoday.com/category/politics/hashimoto-clashes-withosaka-officials-over-tattoo-survey?


Photographie :


Pour aller plus loin

• Academic : 『イレズミと日本人』 (Irezumi to Nihonjin).

• Underground values : 『日本刺青論』 (Nihon Shiseiron).

• Historical record : 『文身百姿』 (Bunshin Hyakushi) ; 『原色日本刺青大鑑』 (Genshoku Nihon Shisei Taikan).

• Myths and stories of the subject matter : 『大和櫻』 (Yamato Zakura).

• MORIARTY, Yori. Le tatouage japonais. Significations, formes et motifs.

• Le corps tatoué au Japon Philippe Pons




Remerciements


J’ai découvert ce livre à la tatoueuse Nagae (@nagae.ttt), que je remercie. C’est elle qui m’a présenté deux artistes japonais passionnés, Ivoly ( insta@ivoly_tattoo) et Sink (insta @sink_tattoo), avec qui j’ai eu la chance d’échanger à la Wild Tattoo Show. En discutant avec Ivoly, je lui ai demandé s’il connaissait des ouvrages de référence sur le tatouage japonais. Il m’a alors recommandé ce livre, que j’ai acheté sur ses conseils éclairés. Je tiens également à remercier Madame Haori, (insta@madamehaori https://www.madamehaori.com) sans qui rien de tout cela n’aurait été possible, pour avoir pris le soin d’importer cet ouvrage spécialement pour nous, en version originale japonaise

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