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Segawa Yūta et le concubinage dans la famille guerrière japonaise

Présentation de l'auteur et de son œuvre


Segawa Yūta est un historien japonais spécialisé dans l'histoire sociale du Japon prémoderne, dont les travaux portent notamment sur les structures familiales de la classe guerrière (buke) à l'époque d'Edo (1603-1868). Son article « Le couple dans la famille guerrière durant la seconde moitié de l'époque d'Edo (XVIIIe-XIXe siècle) : la question du mariage et du concubinage », traduit en français par Sarah Vallette d'Osia, a été publié en 2017 dans la revue Extrême-Orient, Extrême-Occident (n° 41) aux Presses Universitaires de Vincennes.


Problématique :


L'article s'inscrit dans une réflexion plus large sur le statut des femmes dans la société japonaise prémoderne. Segawa part d'un constat historiographique important : les études existantes sur le mariage dans les familles guerrières négligent souvent la question du concubinage (institution pourtant centrale) et peinent à se mettre d'accord sur les définitions suivantes « monogamie » et « polygamie » appliqués au contexte japonais. Certains historiens, comme Ishijima Ayumi, qualifient le système d'Edo de pleinement polygame ; d'autres, à l'instar d'Asako Hiroshi et de Hu Jie, préfèrent parler de « monogamie avec des concubines ». Segawa propose, à l'issue de son enquête, un enrichissement de cette terminologie en introduisant notamment la notion de « célibat avec une ou plusieurs concubines », pour rendre compte de cas empiriquement attestés.


L'auteur situe également son propos dans la longue durée : il montre que la critique du concubinage au Japon est antérieure au mouvement d'occidentalisation de l'ère Meiji, contrairement à ce que laissent parfois entendre les récits centrés sur les réformes de la fin du XIXe siècle. Mori Arinori (1847-1889), penseur « occidentaliste », est certes la figure emblématique de la lutte pour l'abolition du concubinage (aboutissant en 1882 à la disparition des termes mekake (concubine) et mekakebara (enfant illégitime) du code pénal), mais Segawa montre que des voix critiques s'étaient déjà élevées dès le XVIIIe siècle au sein même de la classe guerrière.


Méthode et sources


La démarche de Segawa est rigoureusement s'appuie sur de nombreuses sources. Il croise plusieurs types de matériaux :


Sources juridiques : décrets du shogunat des ères Kyōhō (1716-1736) et Hōreki (1751-1764), encadrant les pratiques matrimoniales des vassaux.


Témoignages de guerriers : le Seidan (Discours sur le gouvernement) d'Ogyū Sorai, conseiller confucéen du huitième shogun Tokugawa Yoshimune, et le Seji Kenbunroku (Recueil des choses vues et entendues, 1816) de Buyō Inshi, rōnin anonyme d'Edo.


Récits de voyageurs occidentaux : le jésuite Luis Fróis (1563-1597) et l'officier danois Edouard Suenson (1805-1887), dont les observations permettent une mise en perspective comparative.


Archives généalogiques de fief : le Gokachū tsuzukigaki (Le Réseau de parenté dans notre fief), document rédigé en 1830 par Okudaira Sadaari, vassal du fief d'Oshi. Cette source, rarement exploitée, constitue l'apport documentaire le plus original de l'article : elle couvre 524 chefs de maisonnées guerrières sur six générations et permet une analyse quantitative inédite des pratiques de concubinage chez les vassaux.


Sources mémorielles et littéraires : le journal d'Iseki Takako, femme de hatamoto, et les mémoires de Yamakawa Kikue sur ses ancêtres du fief de Mito.


Principaux résultats


L'analyse du Gokachū tsuzukigaki livre des données chiffrées précieuses : sur 524 chefs de maisonnées, 61 (soit 11,6 %) avaient au moins une concubine ; parmi eux, 22 vivaient en concubinage sans être mariés, représentant 4 % du total. Par ailleurs, 8 % des héritiers (41 individus) étaient des enfants illégitimes nés de concubines. Ces données confirment que le concubinage inter-statutaire (c'est-à-dire entre un guerrier et une femme d'une classe sociale inférieure (paysannes, bourgeoises, filles d'artisans) ) était une pratique courante et socialement acceptée dans la seconde moitié de l'époque d'Edo.


Segawa met en lumière la flexibilité du statut de concubine : celle-ci, initialement domestique, pouvait accéder à un rang comparable à celui de l'épouse en donnant naissance à l'héritier de la maisonnée, voire être épousée en secondes noces par son maître. Le concubinage fonctionnait ainsi comme une « passerelle » permettant à des femmes issues de milieux modestes de s'extraire de leur condition et de participer à la reproduction sociale de l'élite guerrière.


L'article met également en évidence les motivations des deux parties : pour la femme (souvent pauvre), le concubinage représentait une voie vers la stabilité matérielle et la mobilité sociale ; pour l'homme, il répondait à des besoins affectifs ou physiques que le mariage arrangé (fondé sur les alliances familiales et le rang) ne pouvait satisfaire. La lettre intime de Segawa Sakunojō (1867), cherchant une concubine d'âge mûr pour le soigner dans ses vieux jours, illustre un troisième usage, plus utilitaire encore.


Apports et limites


Parmi les limites, Segawa lui-même reconnaît que le Gokachū tsuzukigaki ne concerne que les vassaux de rang suffisant pour avoir accès au seigneur (shoshi), et que le nom de la concubine n'y est mentionné que lorsqu'elle est mère de l'héritier ( ce qui exclut une partie significative des situations de concubinage.) L'image obtenue est donc partielle, même si elle constitue une avancée documentaire réelle.


Conclusion


En replaçant le couple guerrier dans sa complexité réelle (mariage officiel, concubinage, célibat), Segawa Yūta contribue à renouveler l'histoire de la famille japonaise prémoderne. Son article démontre que le concubinage n'était pas un simple écart par rapport à une norme monogame, mais une institution à part entière, dotée de règles propres, de logiques sociales spécifiques, et constitutive de l'ordre familial guerrier. Il invite également à reconsidérer la rupture supposée de l'ère Meiji : bien que l'occidentalisation ait officiellement aboli le statut de concubine, les pratiques ont perduré, et la critique de ces pratiques était déjà bien présente dans les milieux guerriers confucéens dès le XVIIIe siècle.


Bibliographie

Source principale

  • Segawa Yūta, « Le couple dans la famille guerrière durant la seconde moitié de l'époque d'Edo (XVIII^e-XIX^e siècle) : la question du mariage et du concubinage », traduit par Sarah Vallette d'Osia, Extrême-Orient, Extrême-Occident, n° 41, Presses Universitaires de Vincennes, 2017, p. 119-151.


Sources citées dans l'article

  • Fróis, Luis, Tratado em que se contem muito susintae abreviadamente algumas conradicoes e diferenças de custumes antre a gente de Europa e esta provincia de Japao ; Yōroppa bunka to Nihon bunka, Iwanami shoten, 1991.

  • Iseki, Takako, Iseki Takako nikki chū, Benseishuppan, 1980.

  • Mori, Arinori, « Saishō-ron », in Matsumoto Sannosuke (dir.), Gendai nihon shisō taikei, Chikuma shobō, 1966.

  • Ogyū, Sorai, Seidan ; trad. anglaise : Lidin, Olof G., Ogyū Sorai's Discourse on Government (Seidan) : An Annotated Translation, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 1999.

  • Teeuwen, Mark, Wildman Nakai, Kate (éd. et trad.), Lust, Commerce, and Corruption. An Account of What I Have Seen and Heard, by an Edo Samurai, New York, Columbia University Press, 2014.

  • Yamakawa, Kikue, Bakumatsu no Mitohan, Iwanami shoten, 1991.

  • Ariès, Philippe, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1975.

  • Bologne, Jean-Claude, Histoire du célibat et des célibataires, Paris, Hachette « Littérature », 2007.

  • Fukuda, Chizuru, « Ippu ippu sei to seshūsei », Rekishi hyōron, juillet 2012.

  • Herail, Francine (dir.), Histoire du Japon, Paris, Hermann, 2009.

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  • Morioka, Kiyomi, « Meiji shoki no kazoku shakai ni okeru mekake », Shukutokudaigaku shakaigakubu kenkyū kiyō, n° 33, Chiba, 1999.

  • Perrot, Michelle, La Vie de famille au XIX^e siècle, Paris, Seuil, 2015.

  • Takayanagi, Shinzō, « Tokugawa jidai no mekake » et « Mekake no shōmetsu » (1936, rééd. 2001), in Oikawa Hiroshi (dir.), Kazoku kenkyū ronbun shiryō shūsei, Meiji Taishō Shōwa zenki hen, vol. 21, Kuresu shuppan.

  • Yanagiya, Keiko, « Buke kenryoku to josei, seishitsu to sokushitsu », in Yabuta Yutaka (dir.), Mibun no nakano josei, Yoshikawa Kōbunkan, 2010.

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