L'Andonbakama : quand le Japon Meiji réinventait le vêtement féminin
Dernière mise à jour : il y a 7 jours
Imaginez une jupe tombant jusqu'aux chevilles, portée sur un kimono raccourci, assortie de bottes à l'occidentale et d'une ceinture devenue simple accessoire décoratif. Ce n'est ni un costume traditionnel japonais, ni une robe européenne du XIXᵉ siècle. C'est l'andonbakama : l'uniforme des écolières japonaises de l'ère Meiji, et l'un des exemples les plus fascinants de ce que le contact entre deux cultures peut produire.
Le Japon Meiji face à l'Occident : une révolution vestimentaire
La période Meiji (1868-1912) est une époque de transformations radicales pour le Japon. Après des siècles d'isolement volontaire, le pays s'ouvre à l'Occident, cherchant à se moderniser pour ne pas subir le sort des nations colonisées. Cette modernisation touche tous les domaines (politique, militaire, industriel) et le vêtement n'y échappe pas.
Le yōsōka (採用), c'est-à-dire l'adoption de vêtements de style occidental, devient un enjeu politique autant qu'esthétique. Aux sommets de l'État, le Premier ministre Itō Hirobumi encourage activement les femmes de la cour à porter des jupes européennes, afin de démontrer aux puissances étrangères le degré de « civilisation » atteint par le Japon. L'impératrice elle-même se fait ambassadrice de ce changement.
Pourtant, cette occidentalisation rapide suscite vite des résistances et des nuances. Dès 1889-1890, avec la promulgation de la Constitution et le Rescrit impérial sur l'éducation, le Japon affirme une identité nationale enracinée dans l'éthique confucéenne. La mode suit ce mouvement de balancier : retour au goût japonais, mais un goût japonais lui-même transformé par les décennies de dialogue avec l'Occident.
C'est dans ce contexte instable que naît la question de l'uniforme scolaire féminin.
La quête d'un uniforme pour les jeunes filles
L'éducation des jeunes filles constitue un chantier prioritaire du gouvernement Meiji. Pour la première fois, les filles accèdent à un programme scolaire structuré, non pas pour en faire des égales des hommes, mais pour en faire de meilleures mères et épouses, selon l'idéal du ryōsai kenbo (良妻賢母, « bonne épouse et mère avisée »). Cet idéal, bien que présenté sous une coloration confucéenne, est en réalité une construction tout à fait moderne, intégrant les femmes dans le projet national de l'État Meiji comme productrices de la génération future (Sekiguchi, 2010).
Habiller ces jeunes filles s'avère rapidement problématique. Les options successivement explorées révèlent toutes leurs limites :
Le hakama de samouraï (adopté en 1872, abandonné en 1883) : trop masculin, trop connoté socialement.
La robe à tournure de style occidental (adoptée dans les grandes écoles en 1885-1888) : étrangère, coûteuse, inadaptée au climat japonais, et bientôt jugée peu compatible avec le nouveau nationalisme.
Le kimono simplifié : limité dans les mouvements, encombrant pour la marche et les activités physiques.
Des médecins, journalistes et stylistes se rejoignent alors pour penser une troisième voie : concevoir une tenue kairyōfuku (改良服, « vêtement amélioré ») qui combinerait les avantages des deux systèmes vestimentaires tout en éliminant leurs défauts respectifs (Nakatani, 1975).
Naissance de l'andonbakama
C'est dans cet espace de recherche et de négociation culturelle qu'émerge l'andonbakama. Le terme désigne une jupe longue tombant jusqu'aux chevilles, à mi-chemin entre le sashinuki (pantalon de certains costumes masculins traditionnels) et le kiribakama (pantalon large porté par les dames de la cour impériale).
Selon la tradition la plus répandue, c'est Shimoda Utako (1854-1936), ancienne officière de la cour et doyenne d'une école de jeunes filles nobles depuis 1885, qui en aurait créé la première version, dans un brun-rouge appelé ebichairo : la couleur distinctive des demoiselles d'honneur de moins de seize ans (Shiina, 1954). D'autres sources font remonter l'origine à un kiribakama pourpre introduit à l'École Atomi dès 1875 sur recommandation de l'Impératrice.
Quoi qu'il en soit de cette genèse, l'andonbakama se répand rapidement dans la plupart des écoles de jeunes filles japonaises au début du XXᵉ siècle, à la fois comme tenue de cérémonie et comme uniforme quotidien. Le Journal des femmes (Jogaku Zasshi) lui décerne un éloge révélateur : il « cache les défauts des vêtements de style occidental et rééquilibre ceux des vêtements japonais » (cité dans Shiina, 1954).
Zoom sur l'andonbakama
L'andonbakama tel qu'il se stabilise dans les premières années du XXᵉ siècle est un ensemble composite aux éléments soigneusement articulés :
La jupe andonbakama elle-même est la pièce centrale. Coupée en référence directe au hakama japonais (dont elle conserve les plis caractéristiques) elle adopte néanmoins la forme arrondie et douce du hakama féminin de cour, et surtout la fonction symbolique de la jupe occidentale comme marqueur de féminité. Les textiles choisis (cachemire, mousseline) accentuent cette féminisation par rapport aux versions masculines du hakama.
Le kimono nagasode (à longues manches) constitue la pièce supérieure. Raccourci jusqu'aux genoux pour s'adapter à la jupe, il conserve son col et ses larges manches, élément fort d'identification à la tradition japonaise et à la jeunesse (les longues manches étant associées aux femmes jeunes et célibataires).
Le obi (ceinture), autrefois large et structurant, se réduit à un accessoire décoratif. Sa réduction répond à des impératifs de santé : la pression exercée par le obi traditionnel sur le buste avait été dénoncée par des médecins, dont le Dr Erwin von Bälz, médecin de la Cour impériale (Nakatani, 1975).
Les bottes de style occidental complètent la tenue, permettant concrètement aux jeunes filles de marcher librement, voire de pratiquer le vélo, le symbole par excellence de la liberté de mouvement dans l'iconographie de l'écolière Meiji.
Pour analyser ce que représente l'andonbakama, l'historienne américaine Carol Gluck (2008) propose le concept de métissage conceptuel, qu'il vaut la peine de citer directement :
« L'esprit sélectionne des aspects d'une chose (entrée A) et des aspects d'une autre (entrée B) et les projette sur un troisième "espace mental". Le métissage ainsi créé possède une "structure émergente", ce qui signifie qu'il possède des caractéristiques qui ne sont ni présentes dans l'entrée A, ni dans l'entrée B. Il n'est donc pas un hybride. À dire vrai, il est quelque chose de nouveau, une création du processus de métissage. »
C'est précisément ce que réalise l'andonbakama. Il ne s'agit pas d'un kimono « occidentalisé », ni d'une jupe européenne « japonnisée ». Les éléments japonais (kimono, hakama, obi) et occidentaux (coupe deux pièces, symbolique de la jupe féminine, bottes) ne se sont pas simplement superposés : ils se sont fondus pour produire quelque chose de nouveau, dont les sources d'origine deviennent en partie irrécupérables.
On peut d'ailleurs noter que ce processus opère simultanément à plusieurs niveaux :
Stylistique : forme, coupe, textiles.
Fonctionnel : liberté de mouvement, praticité pour les activités physiques et scolaires.
Symbolique : incarnation visuelle de la jeune fille Meiji, à la fois japonaise et moderne, active mais destinée à la sphère domestique.
Identitaire : ni entièrement étrangère ni entièrement traditionnelle,
Une tenue pour un sujet social nouveau
Ce qui rend l'andonbakama particulièrement intéressant pour l'histoire culturelle, c'est qu'il ne vêt pas seulement un corps : il vêt une figure sociale en cours de construction. La jeune écolière Meiji est elle-même un personnage nouveau, né du croisement de la pensée éducative occidentale (la mère comme éducatrice de la nation), de l'éthique confucéenne réinterprétée, et du projet national japonais.
Cette figure doit être distinguée visuellement des hommes, des femmes adultes, et de la féminité traditionnelle, tout en restant reconnaissablement japonaise. L'andonbakama accomplit cette quadruple distinction avec une économie remarquable de moyens.
Il faut également que pour devenir de bonnes épouses et mères, les jeunes filles doivent d'abord sortir temporairement de la sphère domestique, aller à l'école, s'exercer physiquement. L'andonbakama habilite littéralement ce paradoxe, il permet le mouvement, la liberté, le vélo, tout en maintenant des codes de féminité et de japonité lisibles.
Ce que l'andonbakama nous dit encore aujourd'hui
L'histoire de l'andonbakama dépasse le seul cadre de la mode japonaise du XIXᵉ siècle. Elle illustre un mécanisme universel : celui par lequel les cultures en contact ne produisent pas nécessairement de simples imitations ou de synthèses mécaniques, mais peuvent générer des formes authentiquement nouvelles, ancrées dans leur propre logique.
Elle invite aussi à dépasser les dichotomies trop commodes : tradition/modernité, Orient/Occident, japonais/occidental, pour regarder de plus près les processus concrets par lesquels les individus et les sociétés négocient leur identité à travers les objets du quotidien, y compris les plus modestes : une jupe, une ceinture, une paire de bottes.
Bibliographie
Sources primaires
Impératrice du Japon, Oboshimeshiso Avis impérial sur la mode féminine occidentale, 1887. Transcription dans Ueki (1998) ; traduction anglaise dans Meech-Pekarik (1986).
Jogaku Zasshi [Journal des femmes], citation sur l'andonbakama, reproduite dans Shiina (1954).
Sources secondaires
Carlotto, F. (2013). « Métissage de styles vestimentaires : le style andonbakama durant la période Meiji (1868-1912) au Japon ». Presses universitaires de Rennes, p. 371-385.
Gluck, C. (2008). « Meiji and Modernity: from History to Theory ». In R. Caroli (dir.), 1868. Italia Giappone: intrecci culturali. Venezia : Cafoscarina, p. 41-58.
Hasuike, Y. (1992). « Jogakusei no fukusō no hensen ni tsuite: wafuku yori yōfuku he ». Seikatsu bunkashi, 21(2), p. 36-48.
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Meech-Pekarik, J. (1986). The World of the Meiji Print: Impressions of a New Civilization. New York/Tōkyō : John Weatherhill.
Nakatani, S. (1975). « Meiji kōki no kairyōfuku ni tsuite ». Aisen joshi tanki daigaku kiyō, 10(3), p. 49-64.
Sekiguchi, S. (2010). « Confucian Morals and the Making of a "Good Wife and Wise Mother" ». Social Science Japan Journal, 13(1), p. 95-113. DOI : 10.1093/ssjj/jyp046
Shiina, Y. (1954). « Meijiki no joshi gakuseifuku ». Gakuen, 161(4), p. 114-123.
Ueki, T. (1998). « Meiji Tennō no Kōgō no Yōsō ni tsuite ». Nihon fukushoku gakkaishi, 17, p. 117-126.
Wakakuwa, M. (2001). Kōgō no shōzō: shōken kōtaigō no hyōshō to josei no kokuminka. Tōkyō : Chikuma shobō.
Yumoto, K. (1998). Zusetsu: bakumatsu Meiji ryūkō jiten. Tōkyō : Kashiwashobō.
Cet article s'appuie principalement sur les travaux de Federica Carlotto (Universités de Venise et Bicocca de Milan) et de Carol Gluck (Columbia University), dont les analyses constituent le socle historiographique de cette synthèse.

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